Des élections européennes au goût amer
Que dire des résultats des élections européennes pour l'ensemble du continent ? Deux mots résument mon sentiment: déception et espoir.
Déception car dans l'ensemble de l'Europe, les gauches sont à la peine (spécialement le PSE, seuls les écologistes sauvent la mise). La droite progresse presque partout (seule l'Espagne résiste,
alors que Berlusconi triomphe en Italie et que l'Allemagne demeure bien Merkelisée). Au moment même où la crise économique donne toute sa pertinence au crédo de la gauche (régulation et
efficacité économique au service de la justice sociale), ce sont les forces conservatrices et libérales, largement responsables des choix qui ont amené à la crise, qui l'emportent partout en
Europe.
Mais espoir, le masochisme ayant ses limites, les citoyens européens sauront tôt ou tard je l'espère (le plus tôt possible, s'ils tiennent au modèle social...) faire un autre choix et renvoyer
ces résultats à un mauvais souvenir appartenant au passé. Espoir aussi que lors du prochain scrutin, d'autres enjeux seront tranchés: quel horizon politique, fédéralisme ou non (pour moi, c'est
non) ? Quelle politique internationale, Europe puissance ou non (pour moi, c'est oui) ? Etc
Déception car l'abstention record, pour un scrutin pourtant déterminant dans la vie quotidienne de chacun, témoigne à la fois du scepticisme européen et de l'incapacité à mobiliser sur un
enjeu pourtant crucial. Le rôle des médias est important: désintérêt pour l'Europe. Le rôle des politiques également: incapables de mobiliser l'électorat. Parce que la politique européenne a eu
jusqu'à présent des incidences positives (fonds structurels, PAC, euro...), les peuples devraient être moins ingrats. Parce que la politique européenne a eu des implications négatives
(libéralisation débridée, moins disant social, logique fédéraliste sans prise en compte des votes des citoyens...), les peuples devraient se saisir de leur bulletin pour réorienter la
construction européenne vers une Europe plus juste.
Mais espoir car cela montre que ceux qui seront capables de mobiliser les abstentionnistes (les jeunes: 80% ! Mais également les classes moyennes et populaires) auront la possibilité de
dessiner un autre avenir pour une Europe plus fraternelle et équitable.
Une fois un bilan européen dressé, quels enseignements peut-on tirer d'un point de vue national ?
- l'UMP est arrivée en tête. Et après ? 28%, c'est trois points de moins que le score de Sarkozy au premier tour des présidentielles de 2007, et beaucoup moins que les autres
droites européennes. Alors que ce parti a laminé le reste de la droite (mis à part Libertas), la performance n'a rien d'un succès: dans un scrutin à deux tours, il ne dispose pas d'un réservoir
de voix suffisant pour rester majoritaire. Certes, c'est un score plus qu'honorable pour une majorité en place depuis deux ans et qui fait face à une crise économique majeure. Mais ses zélés
porte-paroles aux cheveux longs feraient mieux de ne pas oublier que rassembler le quart des votants quand on a derrière soi la quasi-totalité des institutions nationales (le total de la gauche
atteint plus de 45%), ça n'a rien d'un triomphe. De plus, l'électorat de droite vote, contrairement à l'électorat de gauche qui, en moyenne et particulièrement lors de ces éléctions européennes,
s'abstient plus. Donc un peu d'humilité et de lucidité sur la réalité des résultats...
- le PS est la seconde force politique, mais avec un score décevant d'à peine plus de 16%. Quand on souhaite représenter la force d'alternance à la droite, on ne peut qu'être
déçu d'un tel score. Comment peut-on l'expliquer ? La personne de Martine Aubry n'est pas en cause, elle assume son rôle de première secrétaire du mieux qu'elle le peut. Ségolène Royal non plus,
qui se comporte en opposante ferme à Sarkozy et sur qui le PS peut compter quand il faut afficher l'unité face à la droite. Sans doute un parti qui, collectivement, a perdu sa boussole alors que
sa ligne est précisément celle qui peut sortir l'Europe de l'ornière. Tirant les leçons de l'échec du blairisme et de la troisième voie, évitant les reniements d'autres partis sociaux-démocrates
européens tout en renonçant à brader son réformisme radical face aux partis situés sur sa gauche, la ligne devrait pourtant convaincre, au moins 20 à 25% des votants. Tel n'a pas été le cas. Je
ne crois pas à la faillite de l'antisarkozysme. Ce n'est pas là une posture mais une conviction: quand on est contre le bouclier fiscal, contre la politique du chiffre dans le domaine de la
sécurité (alors que l'insécurité augmente), quand on ne partage pas l'approche de la politique de l'immigration, quand on n'est pas d'accord avec la politique étrangère, que faire sinon s'opposer
? Ca s'appelle le jeu de la démocratie. En revanche, sans doute les listes d'Europe Ecologie et du Front de Gauche ont elles conquis des électeurs déçus du PS. Sans aucun doute, un nombre
non négligeable d'abstentionnistes se situent politiquement proches du PS. Mais au-delà des erreurs de stratégie ou des cicatrices du proche passé, il faut tirer les leçons de cette
contre-performance: un parti incapable de mobiliser son électorat et inapte à montrer que ses réponses face à la crise sont à la fois justes et efficaces, c'est un parti qui a
encore un long chemin à faire pour redevenir un pôle d'attraction. A cet égard, je pense que la faiblesse de ce score n'est pas bonne pour la gauche dans son ensemble. Les plus radicaux ne
doivent pas oublier que, qu'ils soient eux-mêmes faibles ou en position de force, quand le PS est affaibli, c'est toujours la droite qui en ressort gagnante.
- Europe écologie talonne le PS et réalise un très bon score. On peut y voir des aspects positifs (prise en compte de l'enjeu du développement durable par un vote citoyen,
réserve de voix pour la gauche de gouvernement, vote pour une liste qui a réellement fait une campagne européenne et non nationale...), mais personnellement, je reste sceptique. Quelle cohérence
idéologique entre l'altermondialiste Bové, le libéral social Cohn-Bendit et la centriste Eva Joly ? 25% des électeurs ayant voté pour cette liste se disent de droite et 16% d'entre eux ont voté
Sarkozy au deuxième tour de la présidentielle ! Cette plate-forme hétérogène peut paraître séduisante par son thème consensuel mais la démocratie, c'est le clivage et non pas le
pseudo accord dans un magma écolo-bobo. Il faut distinguer les déterminants conjoncturels (personnalité des leaders, diffusion du film Home vu par près de 10 millions de
téléspectateurs...) de la logique structurelle: l'affirmation d'un socle écologiste mais pour quoi faire ? Si c'est pour se mettre d'accord avec la gauche et le centre pour battre Barroso, OK. Si
c'est pour fêter le temps d'une élection un triomphe éphémère, la droite au pouvoir a encore de beaux jours devant elle...
- le Modem atteint un peu plus de 8%, soit la moitié seulement du vote Bayrou à la dernière présidentielle. Cette contre-performance ne me réjouit pas. Je ne partage pas leurs
idées mais la famille démocrate-chrétienne hier, centriste aujourd'hui, est une famille respectable qui est au coeur du projet européen et qui a le courage de s'opposer au libéral-conservatisme
sans aller à la soupe comme tant d'autres caramels mous. Et comme tout ce qui affaiblit les opposants à Sarkozy renforce le même Nicolas, il n'y a là rien de bon. Sans doute le Modem a-t-il pâti
d'une stratégie trop personnalisée et du dérapage de son chef lors des derniers jours de campagne. Sans doute également son positionnement mouvant, alors que sa famille a longtemps gouverné avec
la droite, n'est pas compris ou jugé peu crédible. En tous les cas, la médiacratie ferait bien de cesser ses jugements définitifs sur le Modem, bien trop teintés
d'auto-satisfaction sarkozyste rentrée. Une défaite est provisoire, et l'avenir dira si la stratégie du Modem de rupture avec la droite et de rapprochement avec le centre-gauche
est pertinente sur le fond et payante dans les urnes.
- le Front de gauche devance le NPA, et totalisent à eux deux 12% des suffrages. La gauche radicale et l'extrême gauche représentent toujours une force conséquente en France. Le
pari de Mélenchon et Buffet semble gagnant, même si je ne sais pas si eux-mêmes savent avec qui changer les choses (le PS et/ou le NPA). Quant au parti de Besancenot, il a fait une bonne
campagne, essayant de ramener le débat sur les vrais enjeux: l'Europe au prisme de la crise économique et sociale. Même s'il arrange Sarkozy, le PS devrait se réjouir que le mouvement social
reste puissant et être plus conscient que jamais du fait que, s'il doit montrer ses convergences et assumer ses désaccords avec la gauche radicale et l'extrême gauche, il ne peut gagner seul et
doit entendre le message que véhicule le vote pour ces listes situées sur sa gauche.
- pour le reste, Libertas et le FN sont encore beaucoup trop hauts mais l'OPA sarkozyste est passée par là, ce qui explique en partie leurs scores et la déception des Le Pen et
autres de Villiers.
Un sentiment très mitigé donc. Les prochaines élections seront les régionales en 2010. D'ici là, Nicolas Sarkozy aura réglé les problèmes de la France et du monde. Ou pas. Une gauche offensive
aura d'ici là émergé, et après le scrutin, les médias titreront sur l'usure du pouvoir sarkozien après 3 ans d'inefficacités économiques et de régressions sociales.
Enfin, j'espère...

Commentaires