En ces temps sarkoziens, beaucoup de gens (disons au moins 47%) sont contre. Mais ils sont pour quoi au juste ? Voici une modeste contribution à ce qu'on appelle la refondation de la gauche,
pistes pour une reconstruction qui, bien entendu, n'engagent que moi.
Etre de gauche, AUJOURD'HUI, c'est réaffirmer des principes
* C'est en premier lieu partager un socle commun de valeurs: bien sûr celles de la devise républicaine, liberté, égalité, fraternité ; mais aussi la solidarité, la
lutte contre toutes les formes de discrimination, l'union de l'économique et du social au service du progrès ou bien encore l'internationalisme. C'est en être fier, ne pas les renier ou les
brader par opportunisme (suivez mon regard...), et s'efforcer qu'elles irriguent les politiques que l'on promeut. C'est aussi refuser les injustices, la fatalité de la naissance et être fier de
ses "colères saines".
En arrivant à Paris, l'une des choses qui m'a le plus choqué, c'est la quasi indifférence pour les SDF, que l'on croise tous les jours et que l'on considère comme des cartons faisant partie du
paysage. Etre de gauche, c'est ne jamais perdre sa capacité d'indignation face aux injustices intolérables.
* C'est en deuxième lieu être fier d'un héritage qui va, si on simplifie, de 1789 à Jospin, en passant par le républicanisme de la IIIème République, la Résistance d'une
minorité du peuple de gauche sous l'occupation, ainsi que les changements profonds et structurels effectués sous les gouvernements de gauche avant et depuis 1981 (suffrage universel, école
publique obligatoire, laïque et gratuite, loi de huit heures, congés payés, abolition de la peine de mort, lois Auroux, RMI, CSG, CMU, parité, PACS, 35 heures et tant d'autres progrès
encore).
La France d'aujourd'hui n'est pas seulement l'héritage de la gauche, mais dans ce qu'elle a de mieux, elle en est largement la fille.
* C'est en troisième lieu être conscient de ses insuffisances, de ses erreurs, de ses fautes.
De ses insuffisances d'abord, quand sa volonté réformatrice s'émousse face aux sirènes de l'excès de réalisme ; quand son surmoi gauchiste la complexe au mépris de la réalité qui
lui donne la plupart du temps raison face au jusqu'au boutisme stérile ; de même quand le discours dominant la pousse vers le centre alors que c'est au centre de se rapprocher d'elle.
De ses erreurs ensuite, quand jusqu'en 1983 elle croit possible de faire contre alors que pour faire mieux, il faut à la fois faire avec et faire contre ; quand elle n'est
pas capable de mettre son veto en Europe contre la libéralisation de l'énergie sous le gouvernement Jospin ; quand une partie d'entre elle pense que la lutte s'effectue prioritairement entre les
"deux gauches" alors que si le débat doit avoir lieu, l'adversaire commun reste l'extrême droite d'abord, la droite ensuite.
De ses fautes enfin, quand son establishment se compromet massivement dans la collaboration sous l'occupation nazie ; quand elle couvre ou participe à des crimes d'Etat lors de
la guerre d'Algérie ; ou bien encore quand elle est impuissante à intervenir face aux génocides au Rwanda et en Bosnie.
Etre de gauche, AUJOURD'HUI, c'est faire des propositions concrètes
Ces propositions sont un condensé du programme de la gauche aux dernières élections et de préoccupations qui sont les miennes mais qui peuvent, je pense, en rassembler beaucoup.
* Dans le domaine économique et social, qui doit rester la priorité de la gauche (la gauche "sociétale" est une impasse, un bien faible paravent qui cache le
ralliement massif aux idées de la droite sur le plan économique et social), les pistes sont nombreuses. Le logement est une question cruciale aujourd'hui, avec l'augmentation des prix
de l'immobillier. En voici quelques autres exemples:
- la conditionnalité des aides économiques à des clauses sociales: une entreprise qui délocalise ses activités et qui aura perçu des aides de l'Etat devra les rembourser. Plus
globalement, une réflexion sur l'efficacité des dispositifs d'allègements de charges, qui grèvent les budgets, serait utile pour évaluer l'utilité de tels allègements. Pour faire simple, il
n'est pas admissible que l'argent du contribuable serve aux patrons les moins scrupuleux.
- une refonte du système fiscal français, démesurément complexe, inintelligible et injuste. Mettre fin à la primauté donnée à la compétitivité sur la redistribution
pour au contraire montrer que la seconde peut être un levier de la première. Pêle-mêle: fusion des deux administrations du recouvrement de l'impôt, réforme d'ampleur de la
fiscalité: abrogation des boucliers fiscaux, meilleure progressivité de l'impôt sur le revenu, modulation de l'impôt sur les sociétés selon l'arbitrage effectué par l'entreprise entre
une utilisation en réinvestissement ou le choix d'une logique actionnariale, retour à la TIPP flottante pour diminuer la facture pétrolière des ménages, pérennisation de la prime pour l'emploi,
suppression progressive des "niches fiscales" injustifiées...
Le budget de l'Etat est en déficit, on nous l'assène suffisamment. Le gouvernement doit donc maîtriser ses dépenses par une gestion rigoureuse des fonds publics et une évaluation de ses missions
; mais il doit aussi réexaminer la nature et l'ampleur de ses recettes pour conserver son rôle de régulateur du social, durement mis à mal par les désengagements successifs de la puissance
publique.
- ces choix illustrent une conception qui se veut moderne et solidaire, un "capitalisme progressiste" dans lequel le développement durable n'est ni un slogan ni un sujet de
colloque mais une préoccupation première, où l'économique n'agit pas contre le social comme c'est trop souvent le cas aujourd'hui, mais où les pouvoirs publics le régule, l'encadre et le
corrige pour construire une société plus riche et plus juste. Appelons-cela le "donnant-donnant" ou tout simplement, un socialisme réformiste, pragmatique et antilibéral, au sens où le
marché doit être cantonné dans la sphère où il est efficace mais ne pas envahir une société qui deviendrait "de marché". Un socialisme soucieux avant tout de la situation sociale indigne d'un
pays aussi riche que le nôtre.
La redistribution, l'intervention publique et le rôle des fonctionnaires doivent à cet égard être réhabilités non seulement en pratique, mais aussi dans le combat des idées face à une offensive
sans précédent des valeurs de la droite sur ces questions.
* Pour ce qui est des questions de société, trois exemples me paraissent emblématiques:
- la politique d'immigration: face à la démagogie et à l'exploitation politicienne de ce sujet, la gauche doit promouvoir une politique généreuse et ferme. Dans l'esprit des lois
Chevènement de 1998, avec la régularisation de tous les sans-papiers en situation de ni-ni (ni régularisables, ni explusables), il faut éviter deux écueils: d'une part, la logique du chiffre et
de l'immigration vue dans son aspect strictement économique telle qu'elle est pratiquée par Sarkozy ; et d'autre part, la politique sincèrement altruiste mais faussement solidaire d'une
partie de la gauche (fort libérale en l'occurence...) qui voudrait ouvrir complètement les frontières alors que cette politique ferait des immigrés les premières victimes de ce système.
Cessons de débattre de ce qui n'est pas un problème mais un paravent électoraliste. Alors on pourra aborder le vrai problème de fond, pour ceux qui sont là et ceux qui en sont les
descendants, à savoir les discriminations subies au quotidien.
- la lutte contre les discriminations doit en effet être une préoccupation majeure. A ce titre, la création de la HALDE sous le gouvernement Villepin et la nomination
(symbolique) de ministres aux profils plus divers par le président actuel vont dans le bons sens. A l'inverse, l'absence de décolonisation des esprits, la perpétuation des stéréotypes xénophobes
et la ghettoïsation spatiale doivent être combattus avec la plus grande force (meilleure connaissance de l'Histoire, choix symboliques et politiques forts, application de la loi SRU sous peine de
sanctions financières lourdes en sont quelques exemples).
La lutte contre les discriminations, c'est aussi considérer que Mamadou ou Hassan ne sont ni plus ni moins Français que Robert. C'est comprendre que si la diversité du feuillage est une richesse,
les notions "d'intégration" et de "français de souche" sont à bannir. Ces gens ne demandent qu'à être considérés, à être considérés comme des Français comme les autres, avec leurs
caractéristiques propres ; ils n'ont donc ni plus ni moins que les autres à "s'intégrer" puisqu'ils sont aussi Français que vous et moi. Ils doivent en revanche dans un double mouvement
simultané être inclus par la société et faire le nécessaire pour cela.
- l'éducation sur laquelle on ne doit rien lâcher pour permettre une réelle égalité des chances. Elle doit rester la clé de voûte de la société française, et ne pas être piétinée
par d'autres logiques (à ce titre, je suis contre la suppression de la carte scolaire, pour son aménagement seulement s'il y a lieu et dans certains cas). L'ambition éducative passe par un
service public de la petite enfance (école obligatoire dès 3 ans), c'est à la racine qu'on peut lutter contre les inégalités, et par la réduction à 15 élèves par classe dans les établissements
classés en ZEP. Cela suppose un investissement budgétaire massif, on est effectivement loin du non remplacement d'un fonctionnaire sur deux et de la politique à courte vue de Xavier Darcos...
L'enseignement supérieur, parent pauvre de l'éducation, comme la recherche, doivent être soutenus budgétairement de façon prioritaire. L'économie de la connaissance, face à la concurrence
internationale, est la seule façon de maintenir son rang. Ce n'est pas par une illusoire et dangereuse adaptation aux canons de la mondialisation que la France en tirera partie (à quoi sert-il de
courir face aux coûts de production chinois ???), mais en gagnant par sa valeur ajoutée propre, illustrée par une productivité des salariés record en Europe, un territoire attractif grâce à un
environnement institutionnel et des infrastructures de qualité, ainsi bien entendu qu'une main d'oeuvre qualifiée et opérationnelle grâce à une bonne employabilité. Il aurait aussi fallu faire un
sort aux questions d'insécurité et de culture, mais il n'est pas possible de tout traiter ici. Elles sont également primordiales en termes de cohésion sociale du pays.
* En termes de politique internationale, le compromis gaullo-mitterrando-chiraquien, avec lequel le sarkozysme est en rupture, qui fait que la voix de la
France a un poids et résonne différemment parmi celles des pays occidentaux, doit être défendu et prolongé. Indépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis, amitié ne veut pas
dire alignement ; dialogue des cultures et refus de la logique infondée et dangereuse de "l'antagonisation" des relations internationales ; engagement pro-européen réaffirmé, mais non
subordination à un modèle fédéraliste et supranational qui voudrait s'imposer aux Etats-Nations ; promotion d'une diplomatie des principes mais en conformité avec la réalité: cesser de donner des
leçons à tout le monde quand soi-même on n'est pas exemplaire ; continuer à défendre mieux dans les paroles et plus dans les actes les droits de l'homme, le multilatéralisme et un système
mondial plus juste. Quelques exemples de changements diplomatiques qui me paraissent souhaitables :
- rupture immédiate des relations diplomatiques avec Israël tant que l'Etat hébreu ne se sera pas retiré des territoires occupés qu'il colonise illégalement depuis 1967. Si un
autre Etat se permettait le quart de ce que se permet Israël (mur de la honte, humiliations quotidiennes, terrorisme d'Etat au Liban...), la "communauté internationale" ne laisserait pas faire.
C'est pourquoi la France, eu égard à son amitié ancienne avec Israël (c'est grâce à notre pays que l'Etat hébreu s'est doté de l'arme atomique, entre autres...) et à son souci constant de
défendre les droits légitimes et bafoués du peuple palestinien, doit frapper un grand coup. Notre pays doit cesser ses psalmodies incantatoires pour que la vie côte à côte de deux Etats, en paix
et dans des frontières viables, devienne enfin réalité.
- pressions politiques fortes, et pourquoi pas cessation de l'achat de matières premières (pétrole et gaz) et d'investissements étatiques, en Algérie tant que le régime en
place ne reverra pas sa position sur une question qui empoisonne la politique au Maghreb, et qui a des conséquences jusqu'en Afrique Subsaharienne. L'Algérie doit cesser son soutien financier,
diplomatique et logistique à la fantoche RASD, pour permettre la réintégration pleine et entière du Sahara Occidental en tant que province du sud du royaume marocain. Les
modalités de solution du conflit, large autonomie sous souveraineté marocaine, sont connues ; mais comme au Proche-Orient, les acteurs s'évertuent à répondre aux problèmes en en créant de
nouveaux. Cette question peut paraître anecdotique au regard d'autres (le terrorisme, le chômage endémique, la corruption), elle est loin de l'être. Ce conflit latent et
feutré empêche tout progrès sérieux dans l'Union du Maghreb Arabe, ce qui se chiffre en millions d'euros de pertes économiques pour la région (la frontière entre les deux pays reste fermée,
ce qui est absolument surréaliste) ; il divise deux pays qui devraient tout faire pour s'entendre et peser sur l'autre rive de la Méditerranée ; au Maroc, il entraîne une dépense budgétaire
énorme, en termes de défense en particulier, argent qui pourrait être utilisé ailleurs de façon bien plus utile (lutte contre l'analphabétisme notamment). La France, alliée traditionnelle du
Maroc et paraît-il amie de l'Algérie, doit faire que cela cesse en arrêtant de ménager les susceptibilités, et en disant haut et fort les vérités sur le sujet.
Cette région a suffisamment d'autres problèmes à solutionner et demeure trop stratégique pour notre pays comme pour l'Occident tout entier pour tolérer que la stupidité du régime d'Alger
sur cette question continue indéfiniment à enliser dans les sables des provinces du sud marocain un conflit vieux d'un demi-siècle.
- de façon générale, cesser le double discours et la logique du "deux poids-deux mesures" qui ruinent tant l'image de notre pays que les efforts des démocrates et des progressistes des
pays en voie de développement. Une politique étrangère ambitieuse, réaliste et utile permettrait à la France de (re)trouver un prestige et une place de choix dans le concert des nations
(je pense ici notamment à l'attitude face aux crimes de la Russie de Poutine en Tchétchénie, à la famine organisée au Darfour ou à la Chine et son négationnisme sur le Tibet).
Etre de gauche, AUJOURD'HUI, c'est être un opposant crédible et constructif
Enfin, la partie la moins longue de ce (long) développement: que faire dans le présent ?
- être un opposant crédible, autrement dit ne pas promettre de "raser gratis" vu l'état des finances publiques telles qu'elles sont gérées par la droite. S'opposer frontalement
face aux régressions actuelles (réforme idéologique des régimes spéciaux sans prise en compte de la pénibilité, focalisation sur l'âge de la retraite alors que le fond de la question réside dans
un taux d'emploi des plus de 50 ans insuffisamment élevé, politique judiciaire du tout-répressif alors que tout le monde devrait s'accorder sur la priorité absolue donnée à la
prévention...). Il ne faut pas abdiquer ; ce n'est pas parce que Nicolas Sarkozy a été élu que tout lui est permis. Quand la gauche est au pouvoir, la droite joue son rôle d'opposition et c'est
bien normal. Quand c'est l'inverse, la gauche doit être plus audible qu'elle ne l'est aujourd'hui, offensive pour proposer des alternatives crédibles aux politiques iniques mises en place
actuellement.
- être un opposant constructif, c'est-à-dire ne pas être sectaire. Saluer les bonnes initiatives, applaudir à une bonne décision, soutenir un projet qui va dans le bon sens. Tout
cela, ce n'est pas renier ses convictions, c'est la mise en pratique de ce beau mot de compromis. Une décision ou une action qui émane de la droite, si on la juge bonne (ce qui pourrait sortir du
Grenelle de l'environnement, la loi sur le droit au logement opposable, le crédit impôt-recherche), ne doit pas être rejetée par principe. Jeter le bébé avec l'eau du bain est aussi bête que
contre-productif. C'est vrai qu'en ce moment, le positif est dur à trouver... Mais le systématisme et le simplisme étant des syllogismes pour imbéciles, cela ne doit pas enfermer la gauche dans
une attitude de refus en bloc et d'enfermement sur elle-même.
Finalement, être de gauche, c'est un passé, un présent et un avenir. C'est plus qu'une opinion politique, c'est un choix de vie. D'autres en font des différents, tout aussi
respectables. J'attends vos réactions, commentaires et/ou critiques.
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