Temps de vacances, pour bien commencer ces deux mois
Temps de travail, pour en finir avec le débat des 35h et enfin s'attaquer aux vrais problèmes du pays
Pour commencer, deux remarques générales sur le sujet:
- concernant la durée du travail, on distingue la durée légale, la durée affichée et la durée effective. La première désigne le seuil au delà duquel sont déclenchées les
heures supplémentaires ; la deuxième représente le nombre d'heures prévues dans le contrat de travail ; la troisième correspond à la durée réelle du travail.
- contrairement à une idée reçue et à un préjugé asséné par les prêcheurs néolibéraux, les Français ne sont pas des fainéants qui travailleraient moins que les pays comparables.
D'après les données d'Eurostat et de l'OCDE, officines trotskistes s'il en est, la durée effective moyenne du travail en France est de 36,3 heures hebdomadaires. A titre de comparaison,
c'est 33h en Grande-Bretagne et 34,7 heures en Allemagne.
- ceci permet de faire le lien entre la réalité des chiffres et la perception de cette réalité. Beaucoup de gens pensent que la France pourrait travailler plus (ce qui est vrai pour les
jeunes et les seniors) sans garder à l'esprit que pour ceux qui travaillent, le travail est souvent intense, parfois harassant, toujours massif. Dans ce cadre, comment peut-on juger les
politiques de l'emploi qui ont été mises en place par la gauche et la droite ?
La réussite des 35 heures: travailler mieux pour travailler tous
- un progrès social aux
conséquences équivoques
* les 35 heures (lois Aubry de 1998 et 2000) correspondent d'abord à un progrès social. Le mouvement historique d'abaissement de la durée du travail est une
réponse cohérente aux gains de productivité permis par les nouvelles technologies et l'amélioration de l'organisation du travail, qui trouvent là un aboutissement logique.
Quand on fait les trois/huit sur une chaîne automobile, 4 heures de travail en moins, ce n'est pas négligeable. Quand on est cadre, 4 heures pour avoir du temps libre, c'est appréciable
également.
* bien entendu, la réalité n'est pas univoque. Les implications des 35 heures sont nuancées et ce n'est ni l'épouvantail brandi par quelques
droitiers en mal de simplisme (l'enlèvement d'Ingrid Betancourt ? C'est la faute des 35 heures ! ;), ni la panacée que d'autres voudraient y voir alors que c'est une réforme dont
la méthode aurait pu être améliorée. Pour autant, elles ont notamment permis aux gens de mieux s'organiser pour leurs congés (les RTT), en permettant une réorganisation
favorable au choisi plutôt qu'au subi. Cependant, les catégories sociales en ont été diversement bénéficiaires: si les cadres en sont satisfaits à plus de 75%, les employés et
les ouvriers en ont une perception moins positive. Dans certains cas, les 35 heures ont été synonymes de plus de flexibilité imposée, de tassement de l'échelle des salaires et en définitive, du
même travail en 35 heures que ce qui était fait auparavant en 39 heures.
- des conséquences économiques contrastées mais globalement positives
* prenons d'abord les arguments de ses détracteurs. Les 35 heures auraient selon eux plombé la compétitivité de l'économie française. Il est indéniable qu'elles ont
renchéri le coût du travail mais 1) la France ne réussira pas dans la mondialisation grâce à une illusoire et dangereuse concurrence par les prix (même avec du dumping social, que peut la France
face à l'Inde ???) mais par la qualité de ses produits (investissement dans les secteurs à haute valeur ajoutée, recherche-développement...) et 2) la mise en place des 35 h correspond au
record de créations d'emploi en France depuis la fin des années 1960 (deux millions d'emplois entre 1997 et 2002, meilleure performance depuis 1969 lors de l'année 1998 avec
300 000 emplois crées dans le seul secteur marchand). Les 35 heures n'ont pas non plus pénalisé la croissance car au moment de leur entrée en application, les performances françaises en
la matière étaient supérieures à la moyenne européenne, ce qui n'a été le cas ni avant ni depuis. Bien au contraire, avec l'annualisation du temps de travail, elles ont permis aux
entreprises de mieux s'adapter aux fluctuations de la conjoncture en ajustant leur demande de main d'oeuvre selon les besoins. Elles ont en outre été compensées par des allègements de charge
massifs visant à rendre soutenable la réforme pour les finances des entreprises.
* fondamentalement, les effets sont plutôt à analyser en termes de gains pour la collectivité. Gains en termes de chômage d'abord: 350 000 créations nettes
d'emploi (étude de la DARES qui correspond à la moyenne des estimations). Gains en termes de productivité ensuite: elle s'est accrue au bénéfice des entreprises passées aux 35h
de 5% en moyenne. Gains en termes de dialogue social en outre: le passage aux 35h a donné lieu à de nombreuses négociations dans les entreprises, renforçant le rôle des syndicats
de salariés dans le dialogue social et contraignant les chefs d'entreprise à la discussion et au compromis. Gains en termes de choix de société enfin: si le travail est un outil
de libération, d'ascencion sociale et de reconnaissance du mérite, c'est aussi souvent un levier d'asservissement. Penser que quelques heures de plus peuvent être consacrées au développement
personnel ou à ses proches sans que l'individu ne soit uniquement considéré comme un objet économique, c'est aussi réfléchir aux modes d'organisation du travail, en faisant en sorte que le
bien-être fasse partie, pour le plus grand profit de l'entreprise d'ailleurs, des valeurs qui permettent aux gens de mieux vivre. Plus généralement, pendant les heures non travaillées, ceux
qui en ont les moyens consomment, profitent de leurs loisirs... ce qui contribue à l'activité du pays et dynamise de ce fait les secteurs économiques concernés. Comment expliquer alors la
virulence des attaques contre cette mesure ?
--) La violence du débat s'explique largement par le fait qu'il cristallise l'apogée d'une lutte idéologique. En dépit des études économiques, de l'OFCE
notamment, qui montrent le contraire (une réduction du temps de travail crée de l'emploi en période de croissance mais peut être néfaste en bas de cycle), on nous serine régulièrement
que non, le travail n'est pas un gâteau que l'on pourrait partager en déshabillant Pierre pour habiller Paul. Certes, c'est l'emploi qui appelle l'emploi et un raisonnement statique ne correspond
pas à la réalité dynamique de l'économie. Mais quand plus de gens sont au travail, cela ne signifie-t-il pas qu'il existe une pression positive à l'embauche du fait d'une économie en croissance ?
Il peut donc bien y avoir un cercle vertueux offre de travail / demande de biens et services au bénéfice des individus comme de la collectivité. En réalité, la seule critique structurante
qui vaille selon moi réside dans la stagnation du pouvoir d'achat opérée en contrepartie de la diminution du temps de travail, et ce alors que de nombreux travailleurs souhaitent d'abord
voir leur situation matérielle s'améliorer. Face à cela, quelle réponse de la droite ?
L'inanité de la loi TEPA: travailler plus pour gagner plus
- la tromperie érigée en art de gouvernement
* un slogan faussement simple pour une vraie arnaque. Le postulat du slogan sarkozien réside dans le fait que les gens qui voudraient travailler plus ne
peuvent pas le faire. Premier mensonge: les 35 h étaient assorties d'un contingent d'heures supplémentaires permettant d'accroître la durée du travail en cas de nécessité. Or, ce plafond
(réhaussé par les réformes des gouvernements Raffarin et Villepin) n'était pas atteint en 2007, ce qui montre que la situation d'alors couvrait les besoins. Deuxième mensonge: ce slogan
simpliste laisse penser que le salarié peut choisir à sa guise la durée de son travail. Or, c'est le chef d'entreprise qui a ce pouvoir et qui peut, selon les besoins des carnets de
commande, juger bon de proposer ou d'imposer à ses employés des heures supplémentaires. Troisième mensonge: ce leitmotiv détourne le débat du réel enjeu: le pouvoir d'achat.
Pour gagner plus, on ne pourrait donc que travailler plus ? Quid des augmentations de salaire par la négociation ? Quid de la hausse de la prime pour l'emploi ? Non content de
rendre plus décentes les conditions de vie des personnes qui en bénéficieraient, de telles mesures seraient également positives économiquement en tant qu'elles concerneraient des
populations dont la propension marginale à consommer est élevée, ce qui permet de soutenir l'activité en ces temps de croissance molle.
* point culminant de la tromperie: le raisonnement en termes de coût et de communication. De coût en premier lieu: la loi TEPA se veut une réponse au coût jugé prohibitif des
35h pour les finances publiques. Certes, elles coûtent cher: 15 milliards d'euros par an. Mais la défiscalisation des heures supplémentaires, contestée en tant qu'elle favorise un effet
d'aubaine sans avoir de conséquences massives ni en termes d'emploi ni en termes de pouvoir d'achat, coûte environ 7 milliards d'euros, sans que ces effets ne soient reconnus. De
communication en second lieu: en faisant des 35 h la cause de tous les maux, le gouvernement s'exonère de sa propre responsabilité dans les piètres performances actuelles de la France. Il est
vrai que le contexte interanational est pénalisant, mais pourquoi faisons-nous moins bien que les autres quand en période de croissance, nous faisions sensiblement mieux que les pays comparables
? A vouloir faire des 35h le bouc émissaire des difficultés du pays, non seulement le pouvoir actuel trompe les gens sur la réalité mais surtout, il décrédibilise le volontarisme
politique en démontrant que malgré son activisme, il ne parvient pas à améliorer la situation.
- des mesures inefficaces et injustes
* on savait la droite injuste, elle démontre combien elle sait en plus être inefficace. C'est indéniable: la baisse du chômage qui nous est
annoncée depuis trois ans ne résulte malheureusement pas d'un regain d'activité qui serait favorable en termes de taux d'emploi. Avec le départ à la retraite de la génération du baby
boom et l'arrivée de jeunes en nombre moindre que les seniors partants, le solde est nécessairement favorable à une décrue globale du taux de chômage. Il n'y a pas besoin d'être un matheux
des plus doués pour comprendre que si moins de personnes sont sur le marché du travail, le taux de chômage peut alors baisser sans que le nombre de créations d'emplois ne s'en trouve
amélioré. Si on ajoute également les radiations des listes de l'ANPE, la décrue est tout de suite relativisée. Par ailleurs, les mesures de la loi TEPA vont à l'encontre d'une lutte
contre le chômage puisque les entreprises sont incitées non pas à embaucher mais à augmenter le nombre d'heures de ceux qui ont déjà la chance d'avoir un emploi. Non seulement le
résultat est peu probant pour ces derniers mais surtout, le message est schématiquement: on aide ceux qui sont déjà moins dans la merde que ceux qu'on n'aide pas. Economiquement,
il n'est pas rationnel de creuser un peu plus la dette (que le ministre du Budget Sarkozy avait fait exploser sous le gouverement Balladur quand la mandature Jospin
a permis une stabilisation du ratio dette/PIB) pour financer une mesure qui n'aura d'effet économique qu'à la marge, au prix d'un coût excessif et hors de propos quand on
supprime des emplois publics dans des secteurs où ils font bien besoin.
* Non contente de faire culminer son inefficacité, la droite renforce sa traditionnelle inéquité. En effet, on nous dit que le paquet fiscal n'est pas fait
pour les plus favorisés. Soyons justes: certaines mesures, par exemple le crédit impôt-recherche, vont dans le bon sens. Mais que pèsent les 30 millions d'euros consacrés à la
défiscalisation du travail étudiant dans la limite de trois SMIC face au cumul bouclier fiscal à 50% et baisse de l'ISF qui coûtent à la collectivité 1,3 milliards d'euros, soit 20 fois plus
? On voit donc que les priorités sont claires, encore pourraient-elles être assumées. Tant qu'à faire une politique de caste, autant l'afficher. Mais ce bon peuple n'est pas assez
crédule, il verrait bien que les cache-misères sociaux pèsent si peu face à la casse systématique des outils de redistribution et de solidarité nationale...
--) Et maintenant, que peut-on faire ? Une gauche au pouvoir devrait abroger celles des mesures de la loi TEPA qui sont iniques. Trois pistes d'action sont
envisageables: 1) Réunir une grande conférence sur les salaires, une sorte de Grenelle du pouvoir d'achat, où l'Etat pèserait et inciterait les partenaires
sociaux à se mettre d'accord sur une amélioration de la rémunération des travailleurs. 2) Penser global: la croissance à long terme ne s'obtiendra que par une priorité
bugétaire donnée aux dépenses d'avenir (recherche et enseignement supérieur). La consolidation des infrastructures françaises, atout majeur dans la mondialisation, passe également
par un renouveau de l'intervention publique qui doit rester massive tout en s'efforçant d'être ciblée pour une meilleure efficacité. 3) A plus court
terme, pour aider au financement de ces mesures, il faudrait concrétiser une réforme d'ampleur de la fiscalité à montant de prélèvements obligatoires
constant: remise en cause des cadeaux fiscaux aux plus riches (droits de succession, remise sur l'impôt sur le revenu et l'ISF, entre autres), avec en parallèle une action volontariste
contre la fraude fiscale (40 milliards d'euros par an !!!) et une amélioration des modalités de l'imposition du revenu (fusion IR/CSG) qui améliorerait le taux d'intervention et permettrait
de taxer plus équitablement les revenus, en opérant un transfert du capital vers le travail et non pas l'inverse comme c'est le cas aujourd'hui. Croyez-moi, sur des bases d'efficacité
économique et de justice sociale: ensemble, tout devient possible !
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