Chacun connaît mes convictions, mais faites moi crédit de mon absence de sectarisme. Si Sarkozy fait quelque chose que je jugerai bon, je le dirai. C'est mon côté bayrouiste... Certaines choses dites par l'extrême gauche, la gauche du PS, le centre, la droite et même parfois l'extrême droite (c'est beaucoup plus rare, mais ça existe) sont valables et personne n'a parole d'évangile. Même si mes valeurs, mes engagemnts et mes espoirs sont et demeurent socialistes.
Venons-en donc aux fausses bonnes idées:
* Première fausse bonne idée: La fin des droits de succession présentée comme une mesure de justice, signe en réalité le retour fiscal à l'Ancien Régime
L'argumentaire sarkozyste, comme souvent, est clair, simple et a priori tout à fait acceptable: quand on a travaillé toute sa vie, il est normal de pouvoir transmettre le fruit d'une vie à ses enfants. Rien à dire là dessus. Mais quelle est la situation en France ? Aujourd'hui, environ 15% des successions sont soumises à cet impôt, ce qui veut dire (on voit le bachelier S...) que 85% des successions se font sans taxe spéciale payée à l'Etat. Or, le président a dit que, sauf pour les très grandes fortunes, il souhaite que 95% des successions soient exonérés. Même aux Etats-Unis, plus libéraux tu meurs, les impôts de succession sont beaucoup plus lourds (pour une fois) que chez nous. Ce qu'on nous prépare, c'est donc un retour avant 1789, au temps des privilèges, où ceux qui ont un patrimoine s'enrichissent sur le dos de l'écrasante majorité des gueux du Tiers-Etat. Je trouve cela dangereux, injuste et inefficace.
Dangereux, car cela va représenter un manque à gagner pour l'Etat de 40 milliards d'euros sur 5 ans, avec la dette et les dépenses nécessaires qui sont celles de notre pays, c'est une recette dont on a bien besoin.
C'est également une mesure injuste car ceux qui vont le plus en bénéficier ne sont pas les couches populaires, qui n'en paient pas. Ni les couches moyennes ou moyennes supérieures qui en paient peu. Ce sont ceux qui ont un gros patrimoine, tant mieux pour eux, qui vont moins contribué à la solidarité nationale et générationnelle. C'est humain qu'individuellement, certains veuillent payer moins d'impôt. Mais le choix politique n'est pas un choix égoïste, c'est un arbitrage entre des intérêts individuels et l'intérêt général, ou en tout cas de la majorité de la population.
C'est enfin inefficace car sous couvert de redonner de l'argent aux gens, on favorise les rentiers au détriment des entrepreneurs qui prennent des risques et qui ont investi pour créer de l'emploi. C'est favoriser l'économie de la rente contre l'économie de la production. Quelqu'un qui a plusieurs résidences et qui tire sa richesse de ses résidences sera favorisé par rapport à celui qui a mis son argent dans une entreprise. Pour relancer l'économie, les rentiers seraient donc plus efficaces que les entrepreneurs... ?
* Deuxième fausse bonne idée, L'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne: un refus politique qui cache une méconnaissance ou vision moisie de l'Histoire et des préjugés encore prégnants dans notre société.
Je fais volontiers crédit à Sarkozy d'être plus malin que Le Pen ou Villiers qui expliquent que la Turquie est musulmane, donc non européenne. Et il est futé de présenter son Union de la Méditerranée, une bonne idée soit-dit en passant, comme une alternative à l'adhésion turque et comme un bon compromis par rapport à un partenariat privilégié. Mais ses arguments n'en sont pas moins inconséquents à mes yeux, à l'exception d'un qui peut avoir une pertinence mais qui me paraît insuffisant pour dire non.
Cet argument est le suivant: ceux qui veulent de la Turquie dans l'Union Européenne sont les ennemis de l'Europe politique. Ce sont ceux qui ne veulent pas d'approfondissement de la construction éonomique, mais qui souhaitent que l'Europe soit, ou reste, un grand marché et seulement cela. Et de citer Bush, Blair et d'autres qui soutiennent l'entrée de ce pays, même appelé par certains le "cheval de Troie américain". Ce n'est pas totalement faux mais plusieurs remarques: cet argument n'est pas partagé par tous les défenseurs de l'entrée de la Turquie qui, nombreux, veulent une Europe politique, une Europe sociale et une Europe démocratique, avec la Turquie. Ensuite, les promoteurs d'une vision uniquement économique de l'UE n'ont pas besoin de la Turquie: ils ont déjà gagné puisque l'Europe d'aujourd'hui est conforme à leurs desseins. Enfin, c'est faire insulte aux Turcs que de penser que l'unique raison de leur souhait d'adhésion serait (même si elles jouent) les pressions internationales (US notamment).
Plus fondamentalement, ce qui me choque, c'est soit l'ignorance, soit la mauvaise foi tellement répandue qu'elle est devenue la norme, et qui amène à dire que la Turquie n'est pas "européenne". D'abord, il faudrait qu'il y ait accord sur ce qu'est l'identité européenne. Mais même si on prend ce qui est largement admis, l'héritage grec, l'Empire Romain et le Christianisme, le compte est bon. Où se trouve en dehors de la Grèce les principaux restes architecturaux et autres de l'empire d'Athènes: en France, en Suède, en Autriche... en Suisse ? Non, en Turquie. Jusqu'où s'étendait l'Empire Romain: en Laponie ? En Lituanie ? Non, en Turquie. Quelle était la capitale de l'Empire Romain d'Orient ? Constantinople, l'actuelle Istambul. Où était la vitalité chrétienne quand Rome s'est effondré sous l'effet des "invasions barbares" ? Chez les Vikings, les Vandales, les Slaves ? Non, dans l'Eglise Romaine d'Orient, dont la basilique Sainte-Sophie de Constantinople était le plus grand monument.
Pour en revenir à des périodes plus contemporaines, l'Empire Ottoman c'était quoi ? Et bien c'était la Turquie jusqu'à Vienne en Autriche. La Hongrie chère à notre président, la Bulgarie, les Balkans, c'était l'Empire Ottoman dont la Turquie est le desendant direct. Pendant la Première Guerre Mondiale, quand l'Empire Ottoman combattait aux côtés de l'Allemagne et de l'Empire Austro-Hongrois, comment le surnommait-on ? L'homme malade de l'Asie ? L'homme malade de l'Asie Mineure ? Non, l'Empire Ottoman était connu de tous comme "l'homme malade de l'Europe". Je ne développerai pas non plus la laïcité à la turque qui est plus proche de la France que notre pays ne l'est de l'Anglicanisme de SM Elisabeth II, ou le cléricalisme encore puissant en Espagne et en Italie. L'histoire de la Turquie est donc, que ça nous plaise ou non, européenne. Pont entre Orient et Occident. De toutes les manières, le coeur de l'Europe c'est quoi . C'est la Méditerranée. Le coeur religieux, c'est la Palestine (Jésus etc...). Le coeur politique, c'est l'Empire Romain des deux côtés de la Méditerranée. Le coeur philosophique, c'est la Grèce Antique. Le coeur scientifique, c'est les échanges Occident / Monde Musulman qui ont suivi les Croisades et ont permis la Renaissance en Europe. Le coeur architectural, c'est le syncrétisme espagnol, le gothique de l'Europe du Centre, l'influence arabe en Italie jusque dans les monuments d'aujourd'hui. Le coeur culturel (alimentation, système de valeur, patriarcat...), c'est la Méditerranée. L'héritage judéo-chrétien, c'est la Méditerranée et l'est de l'Europe. Je n'ai rien contre nos zamis lettons, suédois (GRÜT) ou finlandais, mais toute l'Histoire de l'Europe, de la France en particulier (de la colonisation à la francophonie), elle est au sud de l'Europe.
Quant à l'argument géographique, 90% du territoire turc en Asie, sa pertinence est toute relative. Qui contestera que la Russie a une histoire européenne, alors qu'elle a des frontières avec la Chine et le Japon ? Et l'argument religieux: qui pense que l'Espagne, dont les Arabes et les Juifs ont été chassés en 1492, n'est pas européenne ? Que visite-t-on en Andalousie ? L'Alhambra, la Giralda... Et ces noms, Banderas, Almodovar, d'ascendance arabe, et ces mots en espagnol, en français et en italien ? Comme le dit le chercheur américain TJ Johnson, si l'Histoire religieuse et littéraire de l'Europe est judéo-chrétienne, l'Histoire scientifique est culturelle est largement islamo-chrétienne.
Mais de toute manière, même si la Turquie est effectivement ET musulmane ET européenne, ce n'est même pas la question. L'Europe n'est pas un club chrétien, ce n'est pas une organisation à visée culturaliste. C'est un choix de valeurs (la démocratie, l'économie sociale de marché, les libertés), auquelles on doit souscrire et se conformer pour adhérer. Sans rentrer dans les détails, c'est ce qu'on appelle les critères de Copenhague qui régissent les conditions préalables à l'entrée. Aujourd'hui, la Turquie n'est pas prête. Peut-être le sera-t-elle dans dix ans, dans quinze ans ou plus. Et de toute manière, nous serons consultés par référendum pour accepter ou non. Quel est donc le sens d'en faire une affaire politicienne ? A quoi bon claquer la porte au nez de ceux qui veulent moderniser leur pays face à ceux qui promeuvent un retour en arrière ? Mais surtout, et c'est plus sérieux, Nicolas Sarkozy sait très bien qu'il ne peut pas déjuger la parole de la France. Depuis les années 60 (en pleine Guerre Froide, quand la péninsule ibérique était encore gouvernées par deux dictatures), les Turcs sont en pourparlers, menés en bateau parfois, soutenus à d'autres moments. La parole d'un Etat, et de tous ceux de l'Union, on ne s'asseoit pas dessus comme sur une cuvette de WC. Et les derniers événements ont montré que pour faire passer son traité simplifié, Notre Président a mis en sourdine son opposition à l'entrée de la Turquie.
Pour en terminer avec ça, je pense que ce débat est révélateur des peurs irrationnelles de notre société. Islam, terrorisme, voile, Turquie, autant de questions amalgamées dans l'esprit de beaucoup qui mériteraient d'être clarifiées. Mais la peur de ce qui n'est pas comme soi a toujours été un argument efficace pour mener des batailles politiques. Ces amalgames généralisés font oublier quelques éléments très simples:
- l'Islam est, comme toutes les religions, partagée entre des tendances réactionnaires et progressistes. Les barbus n'ont rien à envier aux évangélisateurs américains qui nient Darwin ou aux ultra-orthodoxes juifs qui prônent la poursuite de la colonisation des territoires occupés au Proche-Orient. Et il existe des musulmans, des chrétiens et des juifs pieux, tolérants et respectueux de la foi ou de l'absence de foi d'autrui.
- le terrorisme est toujours meurtrier pour des innocents. Mais n'oublions pas qu'aujourd'hui, qui sont les principales victimes en nombre du terrorisme islamiste ? Ce sont au Maghreb, à Bagdad, en Afghanistan et au Proche-Orient... des musulmans ! Des musulmans qui, comme les personnes mortes à New-York en 2001, à Paris en 1995 ou à Londres et Madrid en 2003, n'ont rien demandé à personne.
Donc pour en finir avec la Turquie, si on ne pense pas qu'elle soit non européenne du fait que ce soit un pays musulman, et qu'on admet qu'elle souscrira un jour aux critères d'adhésion, je ne vois pas pourquoi ni comment on peut être contre.
* Troisième et dernière fausse bonne idée: la déduction des intérêts de l'emprunt pour l'achat d'un bien immobilier
Là c'est plus compliqué parce que plus qu'une fausse bonne idée, c'est une bonne fausse idée. Bonne parce que certains personnes qui sont loin d'être milliardaires vont en bénéficier. Donc tant mieux pour eux s'ils économisent un peu de ce qu'ils doivent rembourser en intérêts d'emprunt.
MAIS il y trois MAIS:
- d'abord, la façon dont la mesure est vendue. On nous dit qu'l s'agirait de faire un France de propriétaires, sous entendu notre pays ne l'est pas. Or, nous sommes dans la moyenne européenne: c'est 60% chez nous contre 42 en Allemagne, 53 aux Pays-Bas, 72 en Italie et plus de 80 en Espagne (ce qui s'explique par le fait que ce sont des pays plus ruraux). Donc en réalité, la France n'est pas une anomalie, et si on regarde les pays scandinaves, exemplaires à bien des égards (économiques et sociaux), chez eux, c'est le mouvement inverse vers la location et les changements de domicile qui s'observe.
- ensuite, et c'est là le plus important pour moi, cela fait croire que le principal problème de la France en termes de logement est l'accession à la propriété, ce qui est un mensonge. En effet, la question cruciale c'est l'accès au logement et la qualité du logement. 600 000 personnes n'ont pas de logement décent et 3 millions de Français sont considérés comme des "mal-logés". Favoriser l'accession à la propriété de locataires qui le souhaitent, très bien. Mais la priorité, ce doit être la réhabilitation des logements existants et la construction de nouveaux logements sociaux, comme le prévoit la loi SRU pour la mixité sociale.
- enfin, question monnaie, c'est pas une très bonne idée. Le gouvernement chiffre la mesure à 10 milliards d'euros pour l'instant, certains experts vont jusqu'à 30 milliards sur le quinquennat (autant que les 35 heures !!!!!!!!!!!!!). Le budget de l'Etat peut-il se permettre ce type de dépense ??? Et puis dans un contexte de flambée des prix de l'immobilier et de spéculation, cela va encourager encore (comme s'en frottent les mains les agences immobilières mais pas les gens qui ne peuvent plus se loger car c'est trop cher, à Paris et en Ile De France notamment mais pas seulement) l'augmentation des prix. Que les gens qui louent s'enrichissent, c'est légitime. Mais quand il n'y aura plus de locataires, ou que les gens ne trouveront plus à se loger à un prix abordable, on fera comment ? Une France propriétaire... de taudis et de cartons ?
J'attends vos réactions à ces trois "fausses bonnes idées"...
Commentaires